En Afrique, il est souvent difficile de compter les morts

2 weeks ago
14 Views

Officiellement, l’ensemble des 54 pays d’Afrique comptabilisent moins de décès dûs à la Covid-19 qu’en France. Mais est-ce que, pour autant, le virus y fait moins de victimes?

LAGOS, Nigeria — Christopher Johnson était connu pour deux choses. Ses démonstrations enthousiastes de danse dans les rues, qui faisaient beaucoup rire les passants. Et sa manie de lancer des insultes aux inconnus, qui lui attirait constamment des ennuis.

Alors, quand M. Johnson est mort fin septembre, vraisemblablement d’une septicémie suite à une blessure à la jambe, d’après des amis, tout le monde était au courant à Oluti , un quartier animé de la plus grande ville du Nigeria, où il vivait.

Tout le monde — sauf l’officier d’état civil chargé d’enregistrer les décès.

La pandémie qui s’est propagée à travers le monde en 2020 a mis en lumière le fait que la majorité des morts dans la plupart des pays d’Afrique ne sont jamais officiellement enregistrés. Vue la difficulté à obtenir des données fiables sur les décès d’un pays et sur leurs causes, les gouvernements peuvent facilement passer à côté d’une nouvelle menace sanitaire — qu’il s’agisse du virus Ebola ou du coronavirus — et doivent souvent concevoir leur politique de santé à l’aveugle.

On entend souvent dire que la Covid-19 a largement contourné l’Afrique. Certains épidémiologistes affirment que sa population jeune est moins exposée au risque, d’autres qu’une exposition préalable à d’autres coronavirus lui confère une certaine protection. Mais comme pour les autres maladies, son véritable bilan ne sera probablement jamais connu ici, en partie parce que des taux de mortalité élevés ne peuvent pas servir de référence, contrairement à ailleurs.

Selon le démographe Stéphane Helleringer, qui étudie la mortalité dans plusieurs pays africains, il y a en Afrique “très, très peu de pays qui tentent même une estimation de la mortalité basée sur les registres de décès”.

Une cérémonie funéraire pour une personne suspectée d’être décédée de la Covid-19, près de Mogadishu en Somalie, en avril dernier.
Feisal Omar/Reuters

Abayome Agunbiade, un officier d’état civil de la Nigerian Population Commission, travaille dans un immeuble gouvernemental à Eti-Osa, un quartier huppé de Lagos. Son bureau est encombré de piles de papiers, de registres et de livres perforés de certificats de naissance et de décès jaunes.

Il dit que les endeuillés ont tendance à éviter de passer par son petit bureau mal éclairé, à moins qu’ils aient besoin d’un certificat de décès pour le règlement d’un litige sur un héritage ou l’obtention d’une retraite.

“S’ils n’en ont pas besoin, ils ne viendront pas”, dit M. Agunbiade.

En 2017, seuls 10 % des décès ont été enregistrés au Nigeria, de loin le pays le plus peuplé d’Afrique. Dix ans plus tôt, la proportion était de 13,5 %. Le pourcentage est encore plus faible dans d’autres pays africains comme le Niger.

Les familles ne savent souvent pas qu’elles sont censées signaler les décès, et même si elles le font, elles ne sont guère incitées à le faire. De nombreuses familles enterrent leurs proches dans leur cour, chez eux, où ni un permis d’inhumer, ni même un certificat de décès ce sont requis.

La Division de la Statistiques des Nations unies recueille les statistiques d’état civil à l’échelle mondiale. Selon cette organisation, au moins 90 % des décès sont enregistrés en Amérique du Nord et dans la plupart des pays d’Amérique du Sud, d’Europe et d’Océanie. En Asie, la couverture est plus inégale.

En revanche, pour la plupart des pays africains, les Nations unies ne disposent d’aucune donnée sur la mortalité.

Yagazie Emezi pour The New York Times

En l’absence de chiffres concrets, les chercheurs cherchent d’autres moyens d’estimer les taux de mortalité.

Tous les deux ou trois ans, la plupart des pays africains procèdent à des enquêtes pour tenter de saisir les grandes tendances démographiques et sanitaires. Ils interrogent les habitants quant aux personnes décédées dans leur foyer et sur la cause de leur décès. Mais ces enquêtes sont irrégulières, et il y a une large marge d’erreur.

Certains chercheurs tentent de déterminer le nombre de personnes qui meurent en réalisant des enquêtes par téléphone portable. D’autres comptent les tombes sur des images satellites ou s’adressent aux fossoyeurs, comme lors de l’épidémie d’Ebola de 2014 en Afrique de l’Ouest.

J’ai suis allée à la rencontre d’entrepreneurs de pompes funèbres et de fabricants de cercueils dans une rue animée de l’un des plus anciens quartiers de Lagos. Des garçons de la fanfare funèbre y bavardaient, tambours et trompettes sous le bras. Depuis des décennies, c’est rue Odunlami qu’on vient quand on doit se procurer un cercueil.

Une demi-douzaine de charpentiers de cercueils et d’entrepreneurs de pompes funèbres de la rue Odunlami racontent que les affaires étaient particulièrement florissantes en juin et juillet.

“Les morgues étaient bondées”, raconte Tope Akindeko, directeur de Peak Caskets, appuyé sur un cercueil serti de reproductions dorées de la dernière Cène. Les cercueils qu’il a vendus à ce moment-là étaient plutôt des modèles grossiers et bon marché, ajoute-t-il, tandis que les cercueils en acier de fabrication américaine, expédiés de Batesville, dans l’Indiana, restaient sur les étagères.

Yagazie Emezi pour The New York Times

S’agissait-il d’un pic de décès dûs à la Covid-19 ? Ou plutôt d’un arriéré d’enterrements après deux mois de confinement à Lagos ? Comme peu de décès sont enregistrés, c’est difficile à dire.

Si la mort n’est pas enregistrée dans le domaine public, elle est extrêmement importante dans le domaine privé.

Dans le sud du Nigeria, si la personne enterrée est morte très âgée , les funérailles prennent souvent la forme d’une célébration de sa vie, avec des orchestres et même des porteurs de cercueils qui dansent. Pour beaucoup, il est extrêmement important de dire adieu à un être cher en beauté. Des avis de décès hauts en couleurs sont envoyés sur les réseaux sociaux et, dans certaines régions, sont placés à l’extérieur des maisons des familles endeuillées, tels des panneaux “À Vendre” — portant des messages tels que “Le départ d’une icône”, “Un géant s’est endormi” ou, pour une personne plus jeune, “Un départ douloureux”.

De nombreux Nigérians disent avoir reçu un nombre inhabituellement élevé de ces avis en 2020.

Mais la Covid-19 n’a pas frappé l’Afrique aussi durement que d’autres régions comme l’Europe ou les Amériques — du moins selon les statistiques officielles. C’est une énigme que les épidémiologistes sont à mal de résoudre. D’après les chiffres publiés quotidiennement par l’Organisation mondiale de la Santé, le virus a fait moins de morts que ce qu’avaient prédit les Nations Unies en avril.

Ailleurs dans le monde, les épidémies sont détectées par des pics de décès inhabituels par rapport au taux de mortalité d’une année normale. La plupart des pays africains ne parviennent pas à le faire, car ils ne connaissent pas cette mortalité de base.

Yagazie Emezi pour The New York Times

En l’absence de données, il arrive que les avis d’experts divergent radicalement.

“La mortalité dûe au Covid sur le continent africain n’est pas un problème public majeur”, affirme Dorian Job, responsable du programme de Médecins Sans Frontières pour l’Afrique de l’ouest. Ce qu’il nomme les “folles prédictions” sur la Covid-19 — comme celles des Nations Unies, qui déclaraient en avril que jusqu’à 3,3 millions d’Africains en mourraient — ont entraîné des mesures de confinement sévères. Les effets économiques et sociaux de ces mesures se feront sentir en Afrique au cours des décennies à venir, prédit M. Job.

À l’opposé de ce point de vue, des chercheurs viennent de signaler une flambée épidémique occultée dans la capitale du Soudan. En l’absence d’un véritable système d’enregistrement des décès, ils se sont basés sur une enquête moléculaire et sérologique, ainsi que sur une enquête en ligne distribuée sur Facebook, où chacun déclarait ses symptômes et s’il avait subi un test. Les chercheurs ont pu calculer que la Covid-19 avait tué 16.000 personnes de plus que les 477 décès confirmés à la mi-novembre à Khartoum, une ville qui compte une population de plus de 5 millions d’habitants — comparable à celle de l’État du Wisconsin.

Khartoum n’est qu’une ville parmi d’autres sur un continent vaste et diversifié, avec des approches variées de la lutte contre la pandémie. Mais plusieurs facteurs cités par les chercheurs pour expliquer pourquoi le nombre de cas de Covid-19 pourrait être largement sous-déclaré — la stigmatisation, l’impossibilité de se faire dépister, le fait que le seuil de réaction à toute maladie est élevé — s’appliquent à de nombreux pays africains.

“Chaque fois que quelqu’un dit : ‘Je suis si heureux que l’Afrique ait été épargnée’, j’ai les orteils qui se contractent”, dit Maysoon Dahab, un épidémiologiste spécialiste des maladies infectieuses au King’s College de Londres, qui a travaillé sur l’étude de Khartoum.

M. Agunbiade, l’officier d’état civil de Lagos, remplit chaque mois un tableau dans lequel il indique les causes des décès qu’il a enregistrés, si elles sont connues. Il y a une douzaine de catégories parmi lesquelles choisir. Vieillesse. Paludisme. Mortalité maternelle.

Il n’y a pas de colonne Covid-19, bien qu’il dise que, parfois, il raie la colonne SIDA/V.I.H. et la remplace par une colonne Covid. Peut-être que beaucoup d’Africains meurent de la Covid-19 mais que leurs décès sont mal identifiés — tout comme ce fut le cas aux États-Unis au début de l’épidémie.

Mais peut-être que non.

Let’s block ads! (Why?)

NYT > World > Africa

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Translate »